mardi 12 mai 2009

Salaud ?

La semaine dernière, je suis passée par chez moi. Je dors si peu chez moi, que je passe, comme ça, comme on va voir une meilleure copine, régulièrement quand même. Chez moi, c'est un peu l'Irak tellement c'est le bordel, puis mon frigo ne ferme plus, et en plus d'avoir une banquise dedans qui compense tout ce qui fond au pôle Nord, je n'ai pas d'étagères, c'est le règne du chaos, et je suis incapable de planter un clou, et mes draps sont moches, et... Bref, c'est certes chez moi, mais avec des euros de plus par mois (et un bon bricoleur), chez moi , ce serait plus comme chez les autres.

C'est au 5ème étage, à Jaurès, dans un immeuble pourri où chaque étage possède diverses tribus, qui causent divers dialectes. D'après ce que j'ai cru comprendre, il y a des indiens, des russes, des africains, des vieux, des arabes, des juifs, des vénères, et moi, la folle du 5ème. (Je me suis tellement embrouillée avec mon ex à des heures pas possibles dans ce mini appart que personne dans l'immeuble vient me saouler, et ils baissent tous les yeux quand on se croise et qu'ils me disent "bonjour". Ils doivent ce dire, ouhla, v'là l'hystérique du 5ème. J'aime bien cette tranquillité. Zéro complexe. )

Donc en rentrant chez moi après une petite semaine de vadrouille, un sac lourd rempli d'ordi, de brosse à dent, de crème hydratante et de quelques culottes (le kit de survie quoi), j'ai trouvé un mot sur ma porte. Juste posé sur la poignée, qui tenait là par je ne sais quel miracle de l'amour:


J'ai eu mon moment d'émotion aussi j'ai bien ri, si ça suffisait? J'ai l'intime conviction que je te dérange et je n'ai plus envie d'avoir raison ni de te donner raison. Tu es grand et adulte et tu as ce que tu désires alors pourquoi je t'en voudrais? Je suis quand même passé(e) te voir. EmilY.



Manifestement, il ne m'était pas adressé.

N'empêche, j'ai passé la journée à penser à elle. Emily. Emilie? Disons Emily.
Peut-être que sa mère est anglaise.
Je ne sais évidemment rien sur elle, ni à quel énergumène de l'immeuble ce message s'adressait. Même à mon étage: il y a les très vieux qui ont un chat qui pue, dont l'odeur empeste tout le pallier (j'ai longtemps cru que c'était une sorte de malédiction de Tito qui me hantait, avec cette odeur nauséabonde, incessante, sur mon pallier.), une famille d'africains mais je crois pas qu'Emily aurait eu beaucoup d'intimité dans cette superficie, avec le nombre de personnes qu'il y a; puis il y a un mec du genre Casper, je suis quasi-certaine qu'il n'a pas pécho dernièrement, et et je suis même très sceptique sur le fait qu'il ait des amis.

Emily se serait donc trompée, non seulement de porte, mais d'étage aussi?
Déjà, ça me paraît fou de se tromper de porte quand on écrit une telle chose à un garçon. Quand même. Elle s'est déplacée, avec une idée en tête de tout lui dire, de faire un petit ultimatum bien à elle, mais elle met le mot à la mauvaise porte. Quelle ironie ! Peut-être était-elle saoule quand elle est venue la première fois. Et toutes les autres fois. Aussi. Peut-être.

Cependant si l'on en croit mon flair de furet dans cette affaire, Emily s'est évidemment trompée d'étage. Mis à part moi-même, il n'y a rien à pécho à cet étage, c'est moi qui vous le dit. (Mes chevilles vont bien, merci.)
Je ne connais pas par coeur tout le reste de l'immeuble, mais en dessous y'a des racailles qui sont tendues un peu, et je suppose qu'Emily aurait alors adressé cette lettre au pluriel. Le reste, des familles... Emily se serait pécho l'un des Ukrainiens marié? Pas bien.
En vrai, je crois qu'il n'y a qu'un seul mec de cet immeuble à qui une lettre de ce genre aurait pu être adressée: le voisin du 3ème. Ça paraît loin, mais le 3ème et le 5ème sont des étages que l'on confond souvent, en plus.
Oui. Ça ne peut être que lui.

Mais qui est le voisin du 3ème?
Pas seulement le seul mec potable de l'immeuble.
Pas seulement le seul bobo de l'immeuble.
C'est le plus grand de l'immeuble. Le plus jeune (après moi (vivant sans ses parents)(Entendons-nous bien) ).

Mais surtout, c'est une bombe. Une vraie, un méga canon.
Le premier soir où une de mes super cops est venue dîner, elle me l'a dit: putain j'ai croisé un mec dans les escaliers c'est une beu-bon ! Il est grand, brun, trop beau, trop bien foutu, trop bien sapé... Il fait un truc avec des potes à lui, là, j'ai vu quand il a ouvert la porte.
...
On est quand même restées en chiennes dans mes 20m2, à rire jaune de nos histoires nulles de garçons, tandis que deux étages en dessous frétillaient des histoires d'amour à l'état latent. On est des tapettes, on n'a pas osé descendre, même pompettes. Même saoules. Même en pyjama. Même pas pour le café.

Bref. Je suis persuadée que c'est pour la bombe de voisin, genre 30-35 ans, aux yeux bleus, que ce message est adressé. D'un côté, c'est dégueulasse, parce que ce n'est pas parce que je sais quand mon voisin du 5ème va faire caca sur le pallier qu'il n'aurait pas droit à vivre une histoire passionnée mais avortée avec Emily. Certes. Mon jugement est très injuste. Je n'y puis rien. C'est sans appel. Il n'avait qu'à pas être du genre Casper.

Mais alors, que faire?
Remettre le mot sur une autre porte?
Faire un mot qui commencerait par: J'ai trouvé un mot...?
Laisser tomber Emily?

En vérité, quand j'ai trouvé ce mot, c'était plus fort que moi, je me suis sentie comme un salopard. Et toute la journée, j'ai eu envie de lui présenter mes excuses, platement, parce que je sentais que je n'étais qu'un minable qui n'avait pas assuré. En plus, elle m'a renvoyé à mes propres sentiments, et où j'en étais moi, et à qui j'aimerais écrire des mots qui se perdent, et si je ne me trompais pas parfois autant qu'elle, si ce n'est plus, si ce n'était pas que sur la porte, ou sur l'étage, mais aussi sur le type.
Emily. Cette fille anonyme, ce prénom-là, cette écriture ronde, elle représente tout le monde finalement. Tout un monde. Un monde de l'intime qui s'est fissuré. De celles qui ne veulent plus se battre. De ceux qui ne veulent plus avoir tristement raison. Les grands, les adultes, et ceux qui se dérobent du poids des ans. Les intimes des fonds de lit de l'après-midi, les suants dans des draps étrangers, les légères qui se recoiffent gaiement dans la salle de bain et cherchent leur chaussure, les tristes sur la porte, les coeurs lourds à couler qui souffrent du répit des trajets, et de leurs pensées rétrospectives. Les pensées. Les lui et moi, les lui qui le cloisonnent, les moi qui ne se font pas de cadeaux, les écritures rondes que l'on ne peint jamais, les fautes d'orthographes que l'on pense et que personne ne corrige...
Elle m'a fait penser à tout ça, Emily.
Ça m'a rassuré, et attristé: je ne veux pas crier dans le vent, comme elle, mais j'aimerais oser choisir ainsi l'oreille dans laquelle murmurer. Comme elle. Chuchoter des délires. Me tromper de lit, de pallier.

Je peux aussi penser que je n'ai rien fait, après tout, et qu'elle sorte un peu de mes pensées et de ma journée, Emily.
Mais quand même, nos karmas sont liés; dans tout Paris, c'est moi qui ai trouvé son mot sur ma porte, tel jour, à telle heure.
Vous voyez ce que je veux dire.


Sinon, à bien y réfléchir, si j'assume ma théorie, je peux toujours descendre au 3ème rencontrer le supposé bourreau des coeurs, et lui dire que je crois que c'est pour lui. Et lui donner le mot.
Ce n'est pas une mauvaise idée, ça.
Au mieux, je me suis pas trompée, je délivre un message, tel Hermès, et le ciel me le rendra et je sers la cause féminine noblement. Solidarité les filles.
Au pire, je suis une horrible sorcière, dotée d'un très mauvais esprit, et non, pas du tout, ce n'est pas adressé à lui.
Il peut mentir aussi. Et je peux faire semblant de le croire.
Et laisser la conversation s'engager.

Et lui proposer un verre de vin, ou un café.

1 commentaire:

R a dit…

hum,
est ce que tu t'es demandé comment s'appelait le précédent locataire de ton appartement, et surtout comment s'appelait la fille qui le harcelait...et le harcèle encore...