samedi 17 décembre 2011

*2012*

Le problème avec la voyance, c'est que tant qu'on y entend ce qu'on veut bien entendre, on y croit volontiers. Or, dès que ça dépasse nos petits plans prévus de 2012 à 2014, ça y est, on flippe.


Alors voilà : une voyante plutôt bankable, du genre qui a une villa au States, bosse de loin sur Skype et coûte 150 euros de l'heure, est passée à la rédaction comme cadeau de Noël express et surprise de la part de ma boss.Étrange étrenne : on nous offre une séance de voyance comme un jour, peut-être, on finira par nous offrir une séance chez le psy, histoire de nous calmer cinq minutes et donner un sens à notre vie. Bref, j'ai envie de dire que le monde va mal, que les Hommes sont en quête de spiritualité et qu'il faudra qu'on arrête trois secondes de mater des lol cats à longueur de journée si on veut que cela s'améliore. Mais bon.

Comme j'ai de la chance depuis que je suis née (j'ai les yeux bleus), c’est moi qui passe la preum's avant les collègues, histoire de déblayer le terrain de la Destinée. Notre madame Irma avait fait à l'avance notre thème astral, avec ma date de naissance et l'heure, ce qui fait de moi une Scorpion Ascendant Sagittaire. Créative, très intelligente, impétueuse, blabla, avec quelques problèmes niveau financier, surtout. Pas faux. Elle me conseille alors d'aller voir une coach pour apprendre à parler d'argent. J'y penserai.

Enfin, on parle carrière, amour, enfant. 2012 année de la lose, pour les Scorpions c’est certain : il ne se passera rien de bien pour cette année-là. Par contre, un jour, je travaillerai dans le cinéma, j'adapterai en scénario le livre que j'aurais écrit en 2014, et qui sera publié instantanément. Ok, jusqu'ici je n'avais rien demandé, mais c'est plutôt cool. En même temps, avouons que dire à une journaliste qu'elle écrira, ça casse pas trois pattes à un canard.

Mais mettons, écrivain, je vais pas cracher dans la soupe de mon rêve. Enfin, j’aurais du fric vers 36 ans, encore dix bonnes années de galère, je vais kiffer ma vie de mère avec une petite fille dans pas très longtemps et surtout, surtout, je vais voyager, habiter quatre pays différents, vadrouiller avec l'enfant et... rencontré l'âme sœur en 2013. J'avoue que j'ai pas bien saisi quand venait le môme, mais passons. Quand elle a dit "âme sœur", elle avait pas l'air de rigoler et elle a ajouté que c'était un baroudeur de folie, que j'en serais "baba", qu'il sera ultra cultivé et intelligent, et qu'ensemble, on allait créer. Ambiance écriture à quatre mains et amour total avec un Corto Maltese, franchement ça donne un peu envie sur le coup.

Mais y'a comme un gros hic, et je lui ai dit après son monologue de l'amour de 2013 : "C'est bizarre cette rencontre, parce que là, je suis avec quelqu'un, et c'est sérieux." (Merde.) (Elle avait pas vu dans ses cartes de tarot ni dans son thème astral que j'étais maquée.)

Elle s'est pas démontée, a posé encore quelques atouts, a invoqué mes doutes possibles, l'ambiance Jules et Jim qui allait se créer et toutes les possibilités qui allaient s'offrir à moi. Une vie trépidante, et à défaut du choix des armes, le choix des hommes.

Si l'on fait le bilan de cette étrange séance, avec trois nanas dégoutées sur six (les dégoutées, dont je fais donc partie, sont celles à qui la voyante a dit ce qu'elles ne voulaient PAS entendre) qui ont refusé catégoriquement ses visions, je ne peux pas nier que la voyance ait un effet insidieux très particulier. Au début, tu te dis "Bullshit", ton mec s'énerve et te dis qu'il t'aime, qu'il s'engagera, et que Jules et Jim vont aller brûler en enfer si ça continue. Tu te dis qu'une année de merde en perspective c'est inacceptable, que t'as pas que cela à faire de 2012, et que j'en ai rien à fiche du bouquin de 2014 et du love de 2013, je veux tout maintenant right now et que ça saute.

Puis un mois passe. C'est rien un mois, c'est tout petit, c'est Noël et la bonne année, et pourtant, c'est déjà un monde. Depuis, 2012 est arrivée, et un vent d'étrange liberté s'est emparée de moi : je dis étrange car je sens encore que je n'ai pas de pouvoir dessus, simplement j'en sens l'odeur qui excite les papilles de mon cerveau, j'en ressens les possibilités encore que je n'ose pas tenter. Et en ce mois, essayant de me délivrer des prophéties ennemies de mon présent, y'a comme des doutes qui reviennent.

Ah ouais ? Corto Maltese en 2013 ? Pas chère payée, une année pour l'âme sœur, quand j'y repense.

Et celui qui est là, Jules ou Jim allez savoir, alors quoi, le sort se joue de lui, et moi avec ?

"Ne vous inquiétez pas pour lui, il vous laissera partir, ne voudra pas s'engager, et trouvera vite quelqu'un d'autre." C'est qu'elle a pensé à tout la sale pute, à me déculpabiliser pour l'avenir, me laissant sans scrupule déboussolée au présent.

Insidieux procédé et vicieuse prophétie : certains ont tendance à se réfugier dans le passé, moi désormais j'inaugure la fuite vers mon futur.

A chacun ses résolutions... Moi, 2012, c'est l'année où il va falloir que je trouve quelque chose de bien à faire de mon présent.

Bordel de bordel de 2012.

jeudi 14 juillet 2011

Rien de nouveau sous la névrose

Quand j'étais petite, je me rappelle que je saoulais ma mère avec cette question des névroses. C'est quoi des névroses ? Je me demandais. Et je lui disais : "Plus tard, je veux pas finir comme ces névrosées de 30 ans qui vont chez le psy, et font l'amour tristes."



J'étais obsédée à l'idée de finir comme une adulte névrosée. Ça me déprimait, ces adultes névrotiques de partout, comme des jeunes à problèmes sauf que ce sont des vieux casse-couilles. Puis, pendant longtemps j'essayais de savoir si j'en avais, ou pas, des névroses. Et, franchement, même si ça va en faire rire certains, j'étais persuadée de ne pas vraiment en avoir. Pas du tout même. Je me trouvais cool : du genre à prendre du thé ou café le matin, selon. Une douche matin ou soir. Pas d'oreiller préféré. Pas de préférences. Libre. Libre de névroses.




Là, dernièrement, j'ai enfin compris ce que c'est la névrose. C'est salaud, hein, mais c'est mon mec qui me l'a dit, que j'étais névrosée. Déjà, c'est la première fois qu'on me le dit tout de go, et franchement je me demandais bien pourquoi, sur le coup. En plus, ça lui paraissant évident, "Je suis pas un mec pleins de névroses, comme toi", alors que je voyais pas du tout de quoi il voulait parler. Sauf que, quand on y pense, tenir ce genre de discours sur les névroses à sa mère quand on a 10 ans à peine, c'est déjà être pas mal névrosée. Dans le fond.

Faut le dire, j'ai toujours été précoce ; même dans la névrose, apparemment.

Et parallèlement à cela, parce que je ne suis jamais à un paradoxe près, comme disait mon amie Pauline quand j'étais en pension, "C'est si simple d'être compliquée, et si compliqué d'être simple", niveau névroses, j'ai toujours pensé et admis que j'étais névrosée sur le couple. Sans faire le lien, je savais profondément que l'engagement, ça me faisait flipper depuis toujours. A force, les échecs sentimentaux et autres méandres, on commence non seulement à tenir des comptes, oui m'sieurs-dames, mais aussi à faire des conclusions... Voilà, i know, j'ai l'angoisse du couple.




Avec le temps, la rationalité, les amis, la vie, on se convainc qu'on tripe un peu, qu'en fait non, on n'en a pas si peur que cela, la preuve on est souvent maquée, et puis on kiffe bruncher à deux le dimanche et on admet que faire l'amour aussi souvent, c'est hyper cool. Aucun problème avec le couple, je gèèèère.

Sauf que quand je me dis cela, je me leurre. Ou plutôt, j'essaie de leurrer ma névrose.

Parce que la névrose, c'est comme Sega : plus fort que toi. Il suffit que tu penses l'avoir semée pour qu'elle revienne sous sa plus belle forme : physique.



Tiens, dis "nous deux", que ça me pince dans le ventre pour voir.

C'est cela qui m'arrive à chaque fois que je l'oublie, ma névrose du couple : perfide, rien qu'un mot d'amour de trop, à peine, ou un regard trop tendre, ou un baiser trop langoureux alors qu'on n'est pas tout nus, et ça me coupe le souffle. Ça coince directement dans l'estomac. J'ai peur. Je flippe. Physique, vous dis-je.




Respire.

Je vois mille échecs, mille concepts, des pavillons en banlieue et des mecs qui se tirent quand t'en es à huit mois pour des ovaires plus frais, le tout sur une bande-son de miaulement de chat hystérique et affamé à qui on n'a pas changé la litière depuis 3 semaines. Définitivement comme une bamba triste. Bref, dans ces visions d'horreur qui rentrent mon ventre vers l'intérieur jusqu'à ce qu'il ressorte par mon dos, l'idéal serait de briser la névrose, de faire quelque chose, de garder espoir. Bordel.

Respire.

Alors quoi faire ? En parler ? Le dire ?

Chéri, là, j'arrive plus à respirer. Oui oui, c'est depuis que tu m'as dit "je t'aime".




N'allez pas croire non plus que je l'ai jamais dit, tout ça, les "je t'aime" et les toujours et les mamours, ça va hein, on a tous un surnom planqué sous le lit qui frise le ridicule. Nous aussi on a été amoureux, heureux. N'empêche : c'est ne pas compter sur le facteur surprise. Aussi perfide que la névrose celui-là, tiens, on dirait qu'ils vont de paire.



Respire.

Et quand on est surprise, par soi, par l'autre, par des sentiments, des situations, tout et n'importe quoi, juste quand 30 secondes notre cerveau vit un truc qu'il ne s'imaginait pas, ou plus, y'a tout qui se réveille à l'intérieur. Ça vrombit. Cataclysmes. Tempête. T'empêche. Et paf ! ça réveille d'abord les névroses. Subrepticement.

Respire.



Tout le monde est en place? Ok ? Névroses à l'appel ?

Respire.

J'attends la suite.




lundi 18 avril 2011

Le Non du divorce

On sait trop peu de choses sur le divorce ; on passe souvent le plus clair de sa vie à penser plutôt au moment du grand "oui", endimanchée comme jamais.


Quand je me suis mariée à la va-vite à vingt ans, disant "oui" comme si je m'enfilais un shot de vodka, j'avais pas réalisé qu'un jour j'allais devoir faire face à mes actions : divorcer.
Divorcer, ça consiste en pleins de choses : d'abord, se haïr, pour être bien sûrs de vouloir se séparer ; puis se lasser des aléas sentimentaux de l'autre, oublier chacun nos promesses et enfin se pardonner ses erreurs. Une fois qu'on a bien transpiré du cœur, qu'on pense que plus rien de très grave peut nous arriver, c'est là que commence le divorce.


Il y en a des plus ou moins hardcore : pour certains, c'est diviser une vie à deux en deux; pour moi, la grande épreuve était d'amasser suffisamment de cash et de courage pour traverser les grandes eaux, comme dit le Yi-King, et rencontrer mon mari devant le juge pour l'audience préliminaire qui nécessitait absolument ma présence.
Ça m'a pris deux ans. Happée par d'autres histoires, j'avais même fini par croire que c'était pas trop urgent, divorcer. La blague.

Face à mes échecs amoureux répétés, un seul constat : régler le passé. Boucler la boucle.
Je devais retourner à l'autre bout du monde voir mon mari devant un juge, et lui dire ce qui allait de soi, finalement, puisqu'on est séparé depuis 4 ans : "Oui monsieur le juge, on veut divorcer." Et face à son insistance, je devais fermement ajouter :"Non, on ne veut plus jamais être ensemble. Jamais. On veut divorcer."



Après le oui du toujours, le non du jamais. Devant un représentant de l'état, encore et toujours.

Cette dichotomie d'extrêmes, ultra symbolique, flippante tant elle est évidente, je ne m'en suis rendue compte qu'une fois sur place, 5 minutes avant d'entrer en audience.

Mon futur-ex-mari était venu me chercher.

Il est venu me chercher dans la même pièce où l'on s'est rencontré il y a sept ans. A l'époque, il passait me prendre pour m'emmener à une fête; là, il passait pour m'emmener me faire ma fête, et la sienne aussi. La nôtre. La fête, un mercredi matin à 10h.




Arrivés au tribunal des familles -nous on était contents de se voir, on flirtait comme des mômes de 14 ans qui sont pas là pour divorcer, mais alors pas du tout-, nos avocats ont insisté à plusieurs reprises : "Soyez bien clairs, dites clairement que vous ne voulez plus, dites lui "non", "non", non." Le texte était limpide : on devait dire NON. Mais nous deux, on n'a pas pu s'empêcher de s'envoyer des vannes, pour décompresser, et pour se draguer encore un peu : "Fais attention à toi nena, nous fais pas le coup de la fille qui hésite", "Ça, c'est plutôt ton genre à toi, gordo, sois bien sûr de toi cette fois, déconne pas."


Les avocats hallucinaient, nous on rigolait nerveusement, assis sur un banc, attendant notre tour, en se filant des coups de coudes. En fait, on évitait de se sauter dessus et de régler rapidement cette histoire dans les chiottes. On se retenait. Vraiment. Beaucoup.


C'est qu'on n'en pouvait plus. Sept ans. On n'avait plus rien à voir, lui c'était un homme maintenant, et moi plus question de me peindre un avenir doré devant mes yeux attendris et larmoyants, j'avais grandi, on n'était plus les mêmes et pourtant nos corps se reconnaissaient. C'est comme s'ils savaient mieux que nous comme ils sont faits l'un pour l'autre. C'est comme si on avait envie de foutre tout le reste à la poubelle pour ne garder que ça, son corps, le mien, nos regards, et cette évidence-là.



J'ai plaisanté alors : "On aurait pu être de bons cousins, bordel", et il a acquiescé. Si nos corps ne s'étaient pas adorés, j'aurais continué longtemps à être une petite chose à protéger pour lui, une petite sœur pleine de bon sens qu'on emmène boire des bières et manger des empanadas en terrasse.

Il a fallu qu'on baise, et qu'on gâche tout. Qu'on goûte à tout, et qu'on se recrache.


Idéalement, on pourrait s'aimer et se supporter dans un pays imaginaire, nus en peaux de bêtes, à vivre d'amour et de vache crue ; mais Cordoba n'a rien de l'Eden, et Paris non plus. On a bien fini par comprendre que ça ne marcherait plus. La machine à rêves s'est pétée : il est a bout du monde, dans une ville où je n'habiterai plus jamais, et puis il a une petite amie.

Alors c'est là que l'angoisse est montée, et que j'ai totalement compris, faute de modèles : divorcer, c'est dire un "non" aussi fort que le "oui" qu'on s'était promis.
Ça m'a fait mal rien que d'y penser, avant d'aller en audience, une fois toutes nos blagues graveleuses épuisées : vraiment, plus jamais jamais de chez jamais ? Même pas dans nos rêves les plus fous ? Bon.
D'accord.
Après tout, c'est bien pour cela que je suis venue.


Alors on est entré dans la salle la trouille au ventre, faut qu'on dise non, faut qu'on dise non, et le juge a vérifié nos noms. La date de notre mariage. Depuis quand j'étais partie. Où j'habitais désormais. Plus il a sobrement conclu :

"Vue la situation, je ne vais pas vous faire le protocole habituel. Je n'ai pas d'autres questions... C'est bon, le divorce est lancé."

C'est tout ? "Oui."

On était abasourdis. On s'était gonflé à bloc. Hé, juge, on doit dire non, non ? On a mille non si tu demandes, t'es plus cap ou quoi ? Je peux dire non, vas-y, demande !

Mais le juge a rien demandé de plus.

On n'a pas eu à dire non.
Pas clairement, comme les avocats nous incitaient.

Et c'est là aussi que j'ai capté un autre truc sur mon mariage, et mon divorce, puisque l'un ne va plus sans l'autre : en vrai, on n'a pas de raisons de se dire non.


D'ailleurs, c'est la dernière chose qu'on s'est dit, se quittant sur le quai tendrement affolés d'un au revoir à jamais ou à quand, tandis que je lui souhaitais sincèrement toutes les douceurs du monde et qu'il m'en désirait autant : on n'a jamais dit qu'on s'aimait plus, hein.

Et c'est peut-être ça la particularité d'un vrai mariage : on a vraiment dit oui. Pour la vie.


Sauf qu'on n'a pas bien précisé comment on comptait la vivre, cette vie, à la longue.

Apparemment, séparément.