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lundi 18 avril 2011

Le Non du divorce

On sait trop peu de choses sur le divorce ; on passe souvent le plus clair de sa vie à penser plutôt au moment du grand "oui", endimanchée comme jamais.


Quand je me suis mariée à la va-vite à vingt ans, disant "oui" comme si je m'enfilais un shot de vodka, j'avais pas réalisé qu'un jour j'allais devoir faire face à mes actions : divorcer.
Divorcer, ça consiste en pleins de choses : d'abord, se haïr, pour être bien sûrs de vouloir se séparer ; puis se lasser des aléas sentimentaux de l'autre, oublier chacun nos promesses et enfin se pardonner ses erreurs. Une fois qu'on a bien transpiré du cœur, qu'on pense que plus rien de très grave peut nous arriver, c'est là que commence le divorce.


Il y en a des plus ou moins hardcore : pour certains, c'est diviser une vie à deux en deux; pour moi, la grande épreuve était d'amasser suffisamment de cash et de courage pour traverser les grandes eaux, comme dit le Yi-King, et rencontrer mon mari devant le juge pour l'audience préliminaire qui nécessitait absolument ma présence.
Ça m'a pris deux ans. Happée par d'autres histoires, j'avais même fini par croire que c'était pas trop urgent, divorcer. La blague.

Face à mes échecs amoureux répétés, un seul constat : régler le passé. Boucler la boucle.
Je devais retourner à l'autre bout du monde voir mon mari devant un juge, et lui dire ce qui allait de soi, finalement, puisqu'on est séparé depuis 4 ans : "Oui monsieur le juge, on veut divorcer." Et face à son insistance, je devais fermement ajouter :"Non, on ne veut plus jamais être ensemble. Jamais. On veut divorcer."



Après le oui du toujours, le non du jamais. Devant un représentant de l'état, encore et toujours.

Cette dichotomie d'extrêmes, ultra symbolique, flippante tant elle est évidente, je ne m'en suis rendue compte qu'une fois sur place, 5 minutes avant d'entrer en audience.

Mon futur-ex-mari était venu me chercher.

Il est venu me chercher dans la même pièce où l'on s'est rencontré il y a sept ans. A l'époque, il passait me prendre pour m'emmener à une fête; là, il passait pour m'emmener me faire ma fête, et la sienne aussi. La nôtre. La fête, un mercredi matin à 10h.




Arrivés au tribunal des familles -nous on était contents de se voir, on flirtait comme des mômes de 14 ans qui sont pas là pour divorcer, mais alors pas du tout-, nos avocats ont insisté à plusieurs reprises : "Soyez bien clairs, dites clairement que vous ne voulez plus, dites lui "non", "non", non." Le texte était limpide : on devait dire NON. Mais nous deux, on n'a pas pu s'empêcher de s'envoyer des vannes, pour décompresser, et pour se draguer encore un peu : "Fais attention à toi nena, nous fais pas le coup de la fille qui hésite", "Ça, c'est plutôt ton genre à toi, gordo, sois bien sûr de toi cette fois, déconne pas."


Les avocats hallucinaient, nous on rigolait nerveusement, assis sur un banc, attendant notre tour, en se filant des coups de coudes. En fait, on évitait de se sauter dessus et de régler rapidement cette histoire dans les chiottes. On se retenait. Vraiment. Beaucoup.


C'est qu'on n'en pouvait plus. Sept ans. On n'avait plus rien à voir, lui c'était un homme maintenant, et moi plus question de me peindre un avenir doré devant mes yeux attendris et larmoyants, j'avais grandi, on n'était plus les mêmes et pourtant nos corps se reconnaissaient. C'est comme s'ils savaient mieux que nous comme ils sont faits l'un pour l'autre. C'est comme si on avait envie de foutre tout le reste à la poubelle pour ne garder que ça, son corps, le mien, nos regards, et cette évidence-là.



J'ai plaisanté alors : "On aurait pu être de bons cousins, bordel", et il a acquiescé. Si nos corps ne s'étaient pas adorés, j'aurais continué longtemps à être une petite chose à protéger pour lui, une petite sœur pleine de bon sens qu'on emmène boire des bières et manger des empanadas en terrasse.

Il a fallu qu'on baise, et qu'on gâche tout. Qu'on goûte à tout, et qu'on se recrache.


Idéalement, on pourrait s'aimer et se supporter dans un pays imaginaire, nus en peaux de bêtes, à vivre d'amour et de vache crue ; mais Cordoba n'a rien de l'Eden, et Paris non plus. On a bien fini par comprendre que ça ne marcherait plus. La machine à rêves s'est pétée : il est a bout du monde, dans une ville où je n'habiterai plus jamais, et puis il a une petite amie.

Alors c'est là que l'angoisse est montée, et que j'ai totalement compris, faute de modèles : divorcer, c'est dire un "non" aussi fort que le "oui" qu'on s'était promis.
Ça m'a fait mal rien que d'y penser, avant d'aller en audience, une fois toutes nos blagues graveleuses épuisées : vraiment, plus jamais jamais de chez jamais ? Même pas dans nos rêves les plus fous ? Bon.
D'accord.
Après tout, c'est bien pour cela que je suis venue.


Alors on est entré dans la salle la trouille au ventre, faut qu'on dise non, faut qu'on dise non, et le juge a vérifié nos noms. La date de notre mariage. Depuis quand j'étais partie. Où j'habitais désormais. Plus il a sobrement conclu :

"Vue la situation, je ne vais pas vous faire le protocole habituel. Je n'ai pas d'autres questions... C'est bon, le divorce est lancé."

C'est tout ? "Oui."

On était abasourdis. On s'était gonflé à bloc. Hé, juge, on doit dire non, non ? On a mille non si tu demandes, t'es plus cap ou quoi ? Je peux dire non, vas-y, demande !

Mais le juge a rien demandé de plus.

On n'a pas eu à dire non.
Pas clairement, comme les avocats nous incitaient.

Et c'est là aussi que j'ai capté un autre truc sur mon mariage, et mon divorce, puisque l'un ne va plus sans l'autre : en vrai, on n'a pas de raisons de se dire non.


D'ailleurs, c'est la dernière chose qu'on s'est dit, se quittant sur le quai tendrement affolés d'un au revoir à jamais ou à quand, tandis que je lui souhaitais sincèrement toutes les douceurs du monde et qu'il m'en désirait autant : on n'a jamais dit qu'on s'aimait plus, hein.

Et c'est peut-être ça la particularité d'un vrai mariage : on a vraiment dit oui. Pour la vie.


Sauf qu'on n'a pas bien précisé comment on comptait la vivre, cette vie, à la longue.

Apparemment, séparément.

dimanche 17 avril 2011

La maudite éducation




Règle n° 1 : mettre sa main devant sa bouche quand on bâille.
Ça semble élémentaire, et pourtant, je crois que je ne connais pas un seul type qui le fasse. C’est l’une des choses qui me rebute le plus, surtout si je commence à peine à connaitre la personne, et que je ne l’aime pas encore : le voir entrouvrir de fatigue grand sa bouche ; j’ai l’impression de voir un cheval, et ça me dégoûte.



Mon éducation à moi n’est pas irréprochable pour autant. J’ai été élevée sur certains points à la sauvage, et pourtant les mêmes phrases ont inlassablement et impitoyablement bercées mon enfance : mets ta bouche à ta cuillère et pas ta cuillère à ta bouche, mets ta main devant ta bouche quand tu bâilles, enlève tes coudes de la table, tiens-toi droite, on ne chante pas quand on mange, ne traîne pas des pieds. Mon père a même tenté, en vain, de nous convaincre que « les enfants ne parlent pas à table. » Sans succès aucun.


A l’éducation qui se voulait bourgeoise de ma mère, s’ajoute un machisme bien argentin du côté des mâles de ma famille : de père en fils, ils marchent toujours trois mètres devant et c’est eux qui paient les coups. Générosité innée pour la nouvelle génération, du côté de mon père c’était minutieusement calculé : je l’ai vu inviter mes petits amis, payant leur coca d’un air méprisant, montrant par là qui était encore et toujours l’alpha, le seul à capter vraiment la précieuse valeur de sa chère fille et à payer son café. Il se ruait littéralement sur l'addition, me montrant en un mouvement de cils comme mon chéri était un empoté, loin d'être prêt face aux coups bas du père.


Adolescente, il ne laissait pas que je me servisse moi-même l’eau à table : une fois, il m’a pris la bouteille d'eau des mains, fermement, ajoutant : « Comme ça, tu t'habitues à être traitée convenablement, et tu supporteras pas un type qui te traite moins bien que ton père. »



Pauvre de moi.


La plupart de mes amours se sont terminées avec le reproche de « princesse » toujours prête à la déception et au caprice ; c’est que j’y peux rien, je ressens instantanément du mépris chez l’homme qui ne me sert pas l’eau à table, qui bâille béant, passe devant et ne tient pas la porte. Le pire, c’est qu’étant une simple question d’éducation, de forme, les plus galants ne sont pas forcément les meilleurs ; mais ça, j’ai toujours autant de mal à le croire sincèrement.


Une fois, j’ai cessé de voir un garçon beau, tendre et intelligent, parce qu’il ne m’avait pas servi le vin à table. C’est terrible, je sais, mais plus fort que moi. Certains se livrent à une bataille intérieure entre la maman et la putain, moi c’est entre le manant et le maintien. J’ai la superstition qu’il ne peut arriver rien de bon pour la suite, si ça commence comme ça : médiocrement. Ce qui explique aussi que je m’éclate aux côtés des hommes d’un autre âge : ils ont la filouterie de ne jamais laisser les verres des femmes se vider à table, par exemple. J’y vois une hypocrite galanterie, d’un autre siècle, à faire en sorte que la belle alcoolique à sa droite ne puisse plus compter ses verres, puisque jamais elle ne les a vidé, et que toujours ils se montrent sous leur meilleur jour : pleins.


Enfin, je trouve ça franchement plus joyeux : il y a quelque chose de lugubre, loin de l’idée même de l’ivresse et du vin, à devoir finir son verre pour le voir se faire remplir. Mélanger le boire et le mérite, non merci.




Le pire, c’est qu’à ces strictes règles qui ne s’illustrent désormais que chez l‘homme de plus de 40 ans, mes parents ont pris soin d’ajouter implicitement, toujours sur le ton de la blague, mais suffisamment récurent pour que ça s’imprègne, une étrange grille des qualités qu’un homme doit avoir pour entrer dans le famille (machisme oblige, les femmes peuvent se contenter d’être douces, débrouillardes et très jolies ; c'est pour les hommes que c'est vraiment la galère...) :

-avoir une véritable ambition personnelle, aimer et connaître le jazz, être un habile joueur d’échec, aimer la bonne bouffe et savoir cuisiner, être à la fois bricoleur et philosophe, de préférence les yeux bleus (j’appartiens à l’unique famille de juifs aryens arborant fièrement des yeux bleus depuis le Vème siècle avant J-C), parler convenablement au moins une autre langue, jouer parfaitement le tarot (au moins finir par sincèrement s’y intéresser) et enfin, vénérer les Beatles.


Gamine, j’avais deux petits amis, et je désespérais, ne sachant lequel « définitivement » choisir. Mes parents, avec des amis, en avaient fait le grand débat du dîner, et avaient solennellement proféré : « demande leur quel album des Beatles ils préfèrent, et choisis en conséquence. » Mention Spéciale pour celui qui choisissait le White album, ou encore Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band ; pour tout autre album, une savante justification était demandée.



Les malheureux Beatles, s’ils savaient qu’ils étaient devenus l’instrument d’une pure et simple discrimination… Quoiqu’il en soit, comme mes deux amoureux finirent par m’avouer ne pas trop connaitre les Beatles, et en tout cas d’être incapables l’un et l’autre de choisir un album précis, pensant être pétrie de bon sens, je finis par les quitter tout deux. Comprenez-moi : ce n’est pas que la perte était grande (à vrai dire, cet absurde test m’a évité une histoire d’amour avec deux idiots) mais enfin, cette histoire de valeur à outrance, ça frise l’intolérance. On dirait du communisme : c’est pleins de bonnes intentions et les idées ne sont pas trop mauvaises, mais ça finit par accuser la moitié de la planète.


Ainsi, je finis par frémir si par malheur j’aime un bel ignare aux yeux marrons...




C’est carrément à cause de ces nombreux petits détails intransigeant et exigeants que d’adorables prétendants ont terminé leur quête dans l’espace glacé du goulag sentimental. Out of Siberia.

Ceci dit, toute cette belle éducation pseudo érudite et bobo avant l’heure ne m’a pourtant pas empêché d’épouser un inculte en matière de jazz, insensible aux échecs, qui me faisait fondre avec des yeux de chinois couleur noisette.

Je pourrais dire que vu l’échec de cette relation, j’aurais peut-être mieux fait d’écouter le paternel ; pourtant, du plus loin qu’il m’en souvienne, je crois bien que le jour où je suis partie, il m’a bien tenu la porte.

Cordialement.


Comme quoi, la galanterie, à la fin, c'est tout ce qu'il reste.

dimanche 27 mars 2011

Le mâle moderne

Depuis le temps, ça va pas nous faire de mal de revenir avec des idées bien tristes et saugrenues. Où sont les femmes disaient-ils, où sont les hommes, les vrais, moi je vous demande. Autour de moi, toujours le même constat : l'homme 2011 a les couilles qui se rétractent, baisse de taux de sperme oblige, bref il a peur de tout et surtout de lui-même, et à cela peu de remèdes. Se tourner vers Dieu ? Et encore.


Ça fait plus de 6 mois que ma vie ressemble à la valse des retours, viens par là que je t'aime, et dès que je me pointe faut croire que c'est trop tard, y'a plus personne. Pire qu'à la mairie niveau timing, peut mieux faire.
Je vous parle du fond de mon lit avec un regain de fièvre, quoique c'est pas la première fois qu'on m'abandonne en pleine montée et sueurs, mais faut le faire quand même : le problème, c'est pas le mec qui se barre, c'est le CV sentimental qui commence à peser lourd :
-30 ruptures
-5 fois abandonnée malade
-10 types qui ne savaient pas ce qu'ils voulaient
-5 cœurs brisés
-675 orgasmes ratés
les réussis on ne les compte pas, ils se perdent dans l'éternité. Bref, j'ai mon bon quart de siècle et mon bilan lourd. J'allais oublier l'essentiel :
-1 mariage, et bientôt, inch'Allah
-1 putain de bon divorce.

Je vous cache pas que je vais bien kiffer quand on m'appellera enfin mademoiselle, c'est fini les "madame", et c'est fini les perspectives d'avenir bâclées parce que sur mon passeport il y a un nom chelou qui entrave mon nom de jeune fille.
On verra donc dans 15 jours. Pourquoi ? Parce que je pars régler mon mariage le 1er avril. Et c''est pas une blague, bien au contraire, c'est très sérieux tout ça. Je m'en vais divorcer comme on s'en va-t-en guerre. Préparée ? Un peu mon neveu, je me suis achetée des nouvelles robes, Buenos Aires prépare-toi, je vais te mettre le paquet.

Reste à savoir si j'aurais de l'amour français dans mes bagages. On ne sait jamais. Quoique, il fallait y penser avant aussi : avant de me planter, enfiévrée, au beau milieu d'une journée.

Les dés sont jetés, et les bons sentiments avec.



Ps. Je remarque que je n'ai pas trop approfondie mon idée de départ. Dernièrement, je me suis matée les contes moraux de Rohmer : c'est drôle comme à cette époque, la morale avait un vrai sens unilatéral : baiser avec une autre femme que la tienne, ou pas. Aujourd'hui, dès qu'on agite la morale, on ressort l'éthique, ainsi on a toujours mille outils pour contourner le problème. Pas avec Rohmer. Dans ses contes moraux, la chute est toujours la même : l'homme badine légèrement et tranquillement, ça lui bouffe la tête le temps du film, mais au final il sait de quel bois réellement il se chauffe : celui de son amour, certes pas si cinématographique que cela, puisqu'on ne nous le montre qu'à peine, parfois juste une photo. Des plans infinis pour montrer le genou de claire, ou la boulangère, tandis que l'amour le vrai attend patiemment dans une autre ville, ou chez soi. Bref, il convient de savoir quelle héroïne on veut être.

Pour ma part, mes genoux sont cagneux. Et je suis lasse d'attendre.


vendredi 24 juillet 2009

Corsée




Même mes amis les plus proches ont tendance à ne rien capter à mes origines.
Disons que je suis sacrément bâtarde, et qu'en fin de compte je peux plaire -ou déplaire, selon- à tout le monde. Autant juive que bouddhiste, des yeux clairs de Polack et l'esprit givré des Ukrainiens, la vodka qui coule dans mes veines depuis des décennies s'évapore aux chaleurs de l'Amérique Latine, de l'Argentine. Ado, le nombre de mauvais plans drague qu'on m'a fait à base de "t'as le sang chaud" ou de "Mais quel mélange!" en témoignent, du fameux mélange. Car croisements il y a.


Doit-on rentrer pour autant dans ce genre de clichés?

Ce n'est pas parce que du côté Russo-Ukrainien, il y a déjà deux suicides, et de nombreux alcooliques, que l'on peut prétendre, comme ça, à la va-vite, avoir un karma familial aussi lourd que les frères Karamazov... Je n'entrerai pas dans les clichés sur le judaïsme, et pas non plus dans ceux des footeux made in Argentina (je n'ai plus pleuré devant un match de foot depuis 1998, que ça se sache.)non seulement ça ne dit rien qui vaille, mais on a déjà tout ce qu'il faut à la maison. Ignorons la Abuela qui préfère toujours lorsqu'un garçon que je fréquente est"de la communauté", et disons simplement cinq fois "non merci" quand on n'a plus faim. On s'y fait. Jamais assez, finalement.

Mais la vraie ironie du sort, le pire du pire, ce qu'il ne pouvait pas nous manquer, c'est un peu de sang corse. J'en remercie encore le grand-père. Cependant, ne croyez pas tout ce que l'on vous raconte sur les familles corses. J'ose croire qu'il n'y a que dans la mienne où les membres sont tous avocats, tous escrocs sur les bords, et toujours enclins à régler d'abord à la carabine ce qui, en général, se règle à l'amiable, ou au poste de police. C'est une coutume de la famille de Corse, la haine du flic, et un sens étrange de la famille. Aigu. Aiguisé. En effet, l'idée de clan ne pardonne pas : certains ne se voient plus depuis, arf, plus de quarante ans.

La fameuse rancune des ténébreux insulaires? Connais pas.

Une famille scindée, ça reste quand même du même sang. Et c'est ça qui me fait bien flipper. C'est peut-être pour cela que je n'avais pas mis les pieds en Corse, depuis presque huit ans. (Tandis que mes proches y vont... tous les ans.)

Et après tant d'années, huit ans ce n'est pas rien, elle est là, la Corse, toujours la même, le même légumier, les mêmes boutiques du village, les poissons dans l'eau et les immortelles.
Les mêmes fleurs.



Et j'ai beau être partie un mois à l'autre bout du monde, baragouiner le chinois, il a fallu poser mes pieds sur l'île chaude, faire les deux heures de route pour aller à la maison de la côte, m'impatienter, pour enfin commencer à me détendre. Tout à coup, j'ai vu les vallées rocheuses, les collines brûlantes, la fumée, la mer, les trente degrés, la famille, les palmes, notre plage si bien gardée, les marches de pierre que l'on dévale pour s'y rendre, les immortelles, les mûres qui sont toujours, encore, pour toujours, trop hautes et que je n'atteins toujours, encore, pas, les bougainvilliers, la même table, la même maison, et je me suis demandée alors où j'ai été ces huit dernières années.
Qu'est-ce donc que j'avais pris pour des vacances. Quel illusoire bien-être, repos, je m'étais allée chercher à l'autre bout des mondes. Et ce que j'avais fuis si longtemps.

Au bout de la plage, il y a toujours ce même rocher.





Petite montagne minuscule, qui cache un peu de sable. On peut s'y asseoir, et regarder la mer. Moi, au bout de la plage, j'y vois encore des fantômes. Toujours semblables au passé. J'ai grandi et changé mais les sentiments se sont agglutinés au lieu, et au sable, et rien ne peut plus changer. Je vais dans la mer. J'ai mon masque et mon tuba. Piqué les palmes. Huit ans. Je sais toujours dans quels coins de l'eau sont les coquillages; je chasse les poissons, et prend les oursins dans mes mains.

Comme quand j'avais huit ans.

J'évite de contempler trop longtemps la plage. Les silhouettes du passé ne sont plus, hélas, vivantes; je les ignore du coin de l'oeil, d'un coup de palme.

Je sais qu'elles ne bougeront pas.

Je suis dans le salon. Trop de secondes s'y sont écoulées, elle a trop marché sur ce carrelage, m'a trop reproché mes taches de monoï sur les dalles pour que la maison ne la respire encore.



La maison, je ne crois même pas qu'elle fait semblant. Peut-être qu'elle manque à la maison, aussi. Que la maison aimerait, tout comme moi, tout comme, la ravoir dans sa chambre principale qui donne sur la mer, et qu'elle voudrait de son léger paréo qui sèche en ses rebords; qu'elle accepterait tranquillement son ombre, et la petite chienne vivace, qui partout allait, et suivait la sainte patronne.

Qu'elle voudrait qu'elle refasse mes plats préférés dans sa cuisine. Et ses siestes, ses après-midi moites où elle était plus qu'une maman, tandis que moi je pêchais les oursins, en bas, à l'ouest.



Je suis sûre maintenant que je ne leur échappe plus. Que mes souvenirs me grondent, si je les ignore trop longtemps. Ils m'ont mis une grosse gifle sur les chemins. J'ai éclaté en sanglots, sur la route, rien qu'à regarder les collines qui savaient que je rentrais à la maison...

Pas ma maison où j'habite, mais la maison où j'ai vécu.
Concentré d'instants présents qui gigotent encore. Incessantes mélodies du passé.

Je pleurais, heureusement j'avais mes lunettes noires.
Je pleurais toute mon enfance et ma disparition et mes retrouvailles, et la radio beûglait la musique de Virgin Radio.

Déplorable.

C'était pire que dans le pire des films français. Vous voyez le genre? Des émotions puissantes, du mélo, le tout foutu en l'air à cause d'un cadre qui se veut trop réaliste, concret. Et ça devient moche.

Douce France...
On ne choisit pas ses origines, après tout.




*Merci à la belle Juliette d'incarner mieux que moi-même mon enfance...



lundi 4 mai 2009

Ma tendre honte #1

Mes chers compatriotes, bonsoir.
J'ai décidé, après une rapide mais non moins mûre réflexion, de faire quelques post très honteux sur une petite passion que j'ai: la musique argentine. Non, je ne parle pas de salsa. Voilà, je pense que je vais vous diviser, ou vous passionner, au choix; cependant, on m'a tellement bassiné en me disant à quel point mon écriture était trop personnelle sur ce blog, et à quel point je me mettais à nu, que j'ai eu envie de vous montrer que j'étais pas encore tout à fait à poil.
Loin de là.
En vrai, ce que je suis dans le fond, c'est même pire.
Ce n'est pas simplement par provocation, ni par mauvais goût, mais par véritable passion pour cette mauvaise musique, parfois issue des années 80 (j'aime les chansons 80 de tous les pays du monde) et parfois trop prisonnière des années 80. Comprennez ma démarche: c'est comme si un Argentin, fou de Brassens, essayait de communiquer son amour de ses chansons, et de son phrasé. Heureusement pour vous, les Argentins ne sont pas aussi répétitifs que la guitare de Brassens. Exception faite pour le synthétiseur: il y en a à toute les sauces, ou presque. Habituons-nous.

Alors voilà, je me propose de vous faire de petites présentations de certains artistes, qui à défaut de vous plaire, vous permettront de:

*Vous foutre de ma gueule à la croisée des chemins
**Vous donnez une culture ultra marginale
***Vous faire bien marrer
****Vous apprendre un peu l'espagnol.

Car en ces moments d'agitations et de grèves chez les enseignants-chercheurs et les pauvres étudiants (dont je fais partie), quoi de plus solidaire que de traduire quelques chansonnettes, pour faire partager le Savoir? Et à l'heure du miracle obamien, légende porteuse de tolérance et d'espoir, quoi de plus engagé que quelques beaux couplets traduits, pour abolir nos frontières et délier nos langues?

Démonstration.

Je vous présente donc, Mesdames et Messieurs, pour vous ce soir, Silvio Rodriguez.

Le hic,  c'est qu'il n'est pas Argentin, mais Cubain. 
Je me fous déjà de votre gueule. 
Non, en vrai, il est très très apprécié des Argentins (comme nous: on pardonne bien à Brel d'être Belge). Ainsi soit-il alors, Silvio, welcome, tu entres en preum's dans la sélection. Je précise que ce n'est pas par ordre de préférence, il fallait bien commencer par quelqu'un. Bon. Ne le jugez pas trop mal; désolée les filles, il est grave moche. Surtout ses chicots. Désolée les garçons, c'est très cul-cul et sentimental. N'empêche, je trouve que c'est beau. J'assume. 

J'ai choisi pour vous une belle chanson, qui s'appelle justement "Te doy una cancion" (écrite en 1970: j'ai parlé trop vite dans mon blabla sur les années 80. Mais j'y viendrais, promis.), qui se traduit en français par: je te donne une chanson. Si c'est pas du métalangage, ça.




Alors: la honte?
Je ne sais pas si c'est pour me rassurer, ou vous accabler, mais c'est un peu le Dylan de l'Amérique Latine. Si si.


"Cómo gasto papeles recordándote,
cómo me haces hablar en el silencio,
cómo no te me quitas de las ganas
aunque nadie me vea nunca contigo.

Y cómo pasa el tiempo
que de pronto son años
sin pasar tú por mí
detenida.

Te doy una canción
si abro una puerta
y de las sombras sales tú.
Te doy una canción
de madrugada
cuando más quiero tu luz.

Te doy una canción
cuando apareces
el misterio del amor
y, si no lo apareces,
no me importa:
yo te doy una canción.

Si miro un poco afuera me detengo,
la ciudad se derrumba y yo cantando,
la gente que me odia y que me quiere
no me va a perdonar que me distraiga.

Creen que lo digo todo,
que me juego la vida
porque no te conocen
ni te sienten.

Te doy una canción
y hago un discurso
sobre mi derecho a hablar.
Te doy una canción
con mis dos manos,
con las mismas de matar.

Te doy una canción
y digo: Patria.
Y sigo hablando para ti.
Te doy una canción
como un disparo,
como un libro,
una palabra,
una guerrilla...
como doy el amor."


Comme je gaspille des papiers à ton souvenir
Comme tu me fais parler dans le silence
Comme tu ne me lasses pas de toi
Bien que personne ne me voit avec toi.

Et comme passe le temps, 
Qui d'un coup sont des ans
Sans que tu passes par moi,
Détenue.

Je te donne une chanson
Si j'ouvre une porte
et des ombres tu surgis.
Je te donne une chanson 
D'aube
Quand je désire tant ta lumière.

Je te donne une chanson
Quand tu apparais,
Mystère de l'amour.
Et si tu n'apparais pas, 
Je m'en fous,
Je te donne une chanson.

Si je regarde dehors je m'arrête
La ville s'effondre et moi chantant,
Les gens qui me haïssent et qui m'aiment
Ne me pardonneront pas que je me distrais.

Ils pensent que je dis tout, 
Et que je me joue de la vie,
Parce qu'ils ne te connaissent pas
Et ne te respirent pas.

Je te donne une chanson 
Et je fais un discours
Sur mon droit de dire.
Je te donne une chanson, 
De mes deux mains,
Les mêmes qui tuent.

Je te donne une chanson
Et je dis: Patrie.
Et je parle encore pour toi.
Je te donne une chanson,
Comme un tir,
Comme un livre, 
Une parole,
Une guerilla...
Comme je te donne l'amour.

Pour vous redonner le goût de vivre, après cet interlude guimauve, voilà pour la prochaine fois, de quoi vous exciter un peu... J'ai des hontes sentimentales, et d'autres plus fun quand même:



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Mais qui sont-ils? Mystère. La suite de notre immersion dans la musique tiers-mondiste peu appréciée hors frontières la prochaine fois où il se fera tard, et que je serais sans scrupules. Bientôt, donc.

mardi 25 novembre 2008

Next Stop: Paris

Le destin : parce que parfois, vraiment, il n’y a pas de hasard. 

J’aurais dû avoir des enfants déjà. Je sais pas exactement combien, sans pilule du lendemain ça m’en ferait peut-être deux, sans divorce ça m’en ferait sûrement un. Un p’tit, un moitié-mien, qui me parlerait français et argentin. Un caïd fatal des rues de Buenos Aires, un porteno redoutable, un titi parisien pendant les vacances d’été, qui sont en hiver, bref, voilà un peu comment j’imaginais la chose. Avec les yeux noisette et bridés de son père, mes sourcils, son torse, mon accent, son charisme, mon humour… Finalement on se projetait nous-même dans cet enfant, notre amour, notre couple, ce que j’aimais chez lui, ce qu’il aimait chez moi, ce que nous aimions chez nous,  et nos défauts à faire valoir aussi. Un concentré de moi, de lui, un petit nous vierge et propre, une émulsion de notre passion en kit, une vie à construire. Qui filerait plus droit que nous, on espérait.
La vie, et non pas le destin, j’aime à croire, en a décidé autrement. Comment évoquer rapidement, en quelques mots, une catastrophe amoureuse ?...


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Le jour où j’ai annoncé, J-3 semaines, que je rentrais en France, je brisais à la fois un mariage, des espérances, et nos cœurs. J’avais vingt ans, et c’est la grande différence de notre histoire : mon homme, il en avait presque trente, et il y avait vraiment cru à notre histoire de famille. Il ne s’était jamais angoissé à aucun retard ou oubli de pilule, et brandissait au-devant de ses propres yeux la libreta de familia, tellement il était fier et impatient. 
Mais je suis partie quand même.
Boum.
Rien à foutre du fameux contrat.
Un gros silence. Des silences. Puis



plus rien, un moment.



Il m’a dit l’année d’après qu’il avait vécu comme un deuil ma disparition.
Ne restait de moi, dans notre grand appartement, qu’un tableau inachevé, des tas de projets dans mon atelier et des photos. Beaucoup de photos. Il restait encore les essais qu’on avait fait dans la chambre noire. Des nus. Des traces d’une autre vie, d’une morte.
Et mon odeur. 
Il m’a dit aussi que c’est cela qui a été le plus dur, mon odeur, et le silence de l’appartement, le manque de mon rire et de mes cris… Parce que parfois même la haine et la colère sont préférables à l’absence, et l’insatisfaction la plus complète semble plus surmontable que la solitude. Mais ses reproches étaient sans mot ; c’est la lourdeur de nos échanges qui me révélait toujours les mêmes choses : j’avais coupé en deux l’orange sellée, mutilé l’âme sœur, abandonné l’être aimé. 

Un soir, j’avais tourné le dos, et pris un bus.



Il m’a fallu un an pour retourner là-bas, le revoir. Un an, presque jour pour jour. Une année, à voir à quoi ça ressemble ma vie sans lui, ma vie seule avec ce moi que je ne connaissais pas... Comme dans l’autre l’on s’ignore, comme sans lui je ne savais plus. 
J’ai dû réapprendre à parler français, étoffer à nouveau mon vocabulaire, réunir mes amis, retrouver mes frères ; je me suis donnée à d’autres sans perdre l’idée d’une trahison... Ce n’est pas par la pointe de mes seins que l’on m’atteint le cœur. Une année d’amours médiocres, de passions inertes, de sexe ennuyeux; une année pour me trouver, une année à me recentrer, à me prouver que seule, c’est mieux. C’était le but du départ, quand même. Il me fallait me démener et me battre pour trouver du goût, sans sa salive.



Passer minuit c’est le plus dur. Je sais que là-bas, il est six heures de moins,  il est libre pour me parler, il sort du travail... 

Et au bout du fil je chavire, contemplant d’ailleurs les immeubles d’Haussmann, orangés par mon lampadaire, et tout semble flou au travers de mes absurdes larmes. Quelques minutes pour retrouver cette douce schizophrénie de ma vie ; oublier mon français et mes amis, replonger dans de l’argentin, le pathos du tango, les mots de l’amour. Il ne parle pas ma langue, et il ne la parlera sans doute jamais. A chacun ses limites, et au moins des concepts étrangers ne lui martèlent pas la tête, comme à moi... Te deseo, putita rusa, preciosa, te odio.

Hola Ernesto. Como estas? 
...




Je n'ai jamais eu besoin de me présenter.



Tortueuse attente, je pensais.
Vie de chienne que cette vie loin de mon unique amour ; Paris de merde sans mon homme, accessoires du soir dérisoires.




14h de vol.
Buenos Aires.
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Puis 1h de vol...
Cordoba.




Je l’ai tout de suite appelé quand je suis arrivée. On voulait attendre quelques jours avant de se voir, et on avait convenu qu’on ne se verrait qu’une seule fois et puis baste. On voulait pas se jeter à nouveau dans la gueule du loup, surtout qu’on s’était déjà fait bouffer par celui-là. C’était le moment de la digestion.

J’ai dans la rétine l’image parfaite de son allure et de ses secrets : ce qu’il portait, mais plus clairement l’intention qui se cachait derrière ses fringues d’ado, simples et désinvoltes. Il était déjà plus de minuit. Je l’ai vu venir du bout du parc. 


La pensée la plus claire dont je me souvienne, c’est mon impression, ce matin-là. Je me suis dit qu’il ne me faisait plus jouir comme avant.
Dans la pénombre de notre chambre enfumée et humide de nos voluptés, j’étais lasse et surprise : je me suis rendue compte que mes amours médiocres, que j’avais tant méprisé, m’ont forgées encore et malgré moi. J’ai vu ce que j’avais parcouru. J’ai dissocié ; je me suis reconnue sans lui. 

Ce n'était plus si pur... Cette blancheur triste et perdue, ce total abandon que j’avais recherché entre ses draps, en ce lit qui était mien, dans les décombres de ma vieille chambre, c’était toute l’eau. L’eau sous les ponts. C’était l’eau de l’Atlantique aussi... J’étais enfin repassée de l’autre côté.





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